23.11.2007
Sa prose spontanée

Pour continuer sur cette vague Kerouac, je vous propose ses principes de "prose spontanée", ce que j'appelle aussi l'écriture intuitive (en étant consciente que cette définition n'est sans doute pas la bonne).
Sachez tout d'abord que les "préceptes" suivants ont une valeur personnelle pour chacun et que s'il fallait suivre Kerouac entièrement, il faudrait absorber des choses que la morale et la loi réprouvent. Mais l'esprit clair on peut cerner son principe et peut-être l'appliquer dans sa propre écriture. Et figurez-vous que Kerouac parle de "tasse de thé"...
(Vous pourrez également y déceler sa passion pour le jazz. Une musique que je connais très mal et que je croyais élitiste. Puis j'ai compris grâce à Kerouac qu'elle n'était pas plus élitiste qu'une autre et que ses origines sont passionnantes.)
Principes de prose spontanée
MISE EN PLACE - L’objet est placé devant l’esprit, soit dans la réalité, comme dans l’esquisse (devant un paysage ou une tasse de thé ou un vieux visage), soit dans la mémoire où il devient l’esquisse faite de mémoire d’une image-objet déterminée.
PROCÉDURE - Le temps étant d’une importance essentielle pour la pureté de la parole, langue d’esquisse est un flux ininterrompu depuis l’esprit des idées-mots personnels et secrets soufflant (comme un musicien de jazz) sur le sujet de l’image.
MÉTHODE - Pas de points séparant les phrases-structures déjà arbitrairement minées par la fausseté des deux points et des timides et généralement inutiles virgules - mais vigoureux tiret coupant la respiration rhétorique (comme le musicien de jazz reprenant son souffle entre les phrases expirées) - « pauses mesurées qui sont les principes de notre parole » - « divisions des sons que nous entendons » - « le temps et comment le noter ».
PORTÉE - Pas de « sélectivité » de l’expression mais la poursuite d’une libre déviation (association) de l’esprit dans les eaux sans limites de la pensée soufflée-sur-le-sujet, nageant dans la mer de l’anglais sans autre discipline que les rythmes d’expiration rhétorique et de déclaration exclamée, comme un poing abattu sur une table à la fin de chaque énonciation, bang ! (le tiret) - Souffle aussi profond que tu veux - écris à la même profondeur, pêche aussi profond que tu veux, fais-toi d’abord plaisir, puis le lecteur ne peut manquer de recevoir le choc télépathique et l’excitation du sens selon les mêmes lois qui opèrent dans son propre esprit d’homme.
DÉCALAGE DANS LE PRODUCERE - Pas de pause pour penser au mot juste mais l’accumulation enfantine et scatologique de mots concentrés jusqu’à ce que la satisfaction soit atteinte, ce qui finira par être une grande valeur rythmique ajoutée et sera en accord avec la Grande Loi du Tempo.
TEMPO - Rien n’est boueux s’il peut courir dans le temps et selon les lois du temps - Accentuation shakespearienne du besoin dramatique de parler maintenant dans sa propre voix inaltérable ou de tenir sa langue à jamais -pas de révisions (si ce n’est pour d’évidentes erreurs rationnelles, telles que noms et insertions calculées dans l’acte non d’écrire mais d’insérer).
COEUR DE L’INTÉRÊT- Commence non pas à partir d’une idée préconçue de ce qu’il y a à dire sur l’image mais du joyau coeur de l’intérêt pour le sujet de l’image au moment d’écrire, et écris dehors en nageant dans la mer du langage en direction du relâchement périphérique et de l’épuisement - Pas d’après-coup si ce n’est pour des raisons poétiques ou post scriptum. Jamais d’après-coup pour « améliorer » ou faire droit à des impressions du genre la meilleure prose est toujours celle qu’il a fallu le plus douloureusement et personnellement arracher au doux berceau protecteur de l’esprit - soutire le chant de toi-même, souffle ! - maintenant ! - ta voie est ta seule voie - « bonne » - ou « mauvaise » - toujours honnête (« grotesque ») spontanée, d’intérêt « confessionnel », parce que sans « métier ». Le métier est le métier.
STRUCTURE DE L’OEUVRE- Structures modernes bizarres (science-fiction, etc.) naissent d’une langue morte, thèmes « différents » qui donnent l’illusion d’une vie « nouvelle ». Suis vaguement les contours dans un mouvement d’éventail sur le sujet, comme la rivière autour du rocher, de sorte que l’esprit soufflant sur le coeur-joyau (fais passer ton esprit dessus, une fois) parvienne à un pivot, où ce qui était forme obscure « commençant » devient « fin » nécessaire absolue et la langue se concentre dans sa course pour transmettre la course-temps de l’œuvre, suivant les lois de la Forme Profonde, jusqu’à la conclusion, derniers mots, dernière goutte - La Nuit est La Fin.
ÉTAT MENTAL- Si possible écris « sans conscience en semi-transe » (comme Yeats à la fin dans la « transécriture »), autorisant l’inconscient à admettre dans son propre langage sans inhibition et nécessairement intéressant et si « moderne » ce que l’art conscient aurait censuré, et écris dans l’excitation, rapidement, avec des crampes de la main ou de la machine, en accord (depuis le centre jusqu’à la périphérie) avec les lois de l’orgasme, la « conscience nébuleuse » de Reich. Viens du dedans, dehors - vers ce qui est relâché et dit.
JACK KEROUAC

"Son approche de l’écriture est vraiment celle d’un poète -le son, le rythme, la mesure, tout cela était terriblement important pour lui. J’espère que les gens pourront dépasser la sempiternelle vision du mode de vie beatnik, et commenceront à se rendre compte à quel point Jack était un artiste conscient de ce qu’il faisait, et qui travaillait dur."
Joyce Johnson, écrivain et ancienne petite-amie de Kerouac.
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17.11.2007
Kerouac

Kerouac est pour moi la classe dans le trash. L'écriture intuitive. Le délire paranoïaque. Kerouac est l'envers de mon monde, ma part sombre, le lit de mes angoisses, et ma consolation. Je ne le vénère pas comme certains, comme ceux qui prennent pour argent comptant ses préceptes où la drogue et le sexe sont un besoin constant. Après tout je crois qu'il se fichait de tout ça, il vivait ses dépendances comme autant d'ailleurs et non comme des béquilles. De la folie pure en somme. Toute sa vie fut une folie mais certains ont vu en lui le gourou qu'il n'était pas de la Beat Generation.

Dans le second tome du recueil de ses lettres (qui sort le 22 novembre et dont j'ai trouvé l'extrait suivant dans le Nouvel Observateur) il se demande à propos de "ces putains d'étudiants qui ne cessent de me chercher et parfois de me trouver" s'ils "ne cherchent pas simplement quelqu'un à crucifier ou à découper membre après membre comme une sorte de héros sacrificiel de leur invention."Il n'accepte pas son étiquette, pour une raison simple : elle l'enferme. Et rien ne compte plus pour Kerouac que sa liberté, une liberté de tous les instants qu'il cherche autant dans les paradis artificiels que dans l'amour physique, une conception toute personnelle de sa propre liberté. Sa seule prison c'est l'amour fusionnel qu'il porte à sa mère, Gabrielle.
L'agonie est extase
Je ne suis pas un professeur, pas un
Sage, pas un Rishi, pas un
Ecrivain ou un maître ou même
Un clochard céleste gloussant de rire je suis
Le fils de ma mère et ma mère
Est l'univers
Qu'est cet univers
Sinon un tas de vagues
Et un désir ardent
Est une vague

Concernant ses capacités à écrire (sur des kilomètres de rouleau de papier comme ci-dessus : le manuscrit original de Sur la Route), il explique dans une lettre à Allen Ginsberg, le 18 mai 1952
"(...) Tout s'active devant toi dans une profusion "myriadique", tu n'as qu'à purifier ton esprit et le laisser déverser les mots (que les anges de la vision font voler sans effort quand tu te tiens devant la réalité) et écrire avec 100 % d'honnêteté à la fois psychique et sociale, etc., et frapper tout à fond, sans honte, bon gré mal gré, rapidement jusqu'à ne plus être conscient d'écrire parfois, tellement j'étais inspiré."

Cette année, On the Road, son roman emblématique fête ses 50 ans de publication. Parfois je me dis qu'il faudrait que ceux qu'ils le vénèrent au-délà de toute approche littéraire, mais dans une optique hippy, devrait lire cette phrase dans laquelle il résume Sur la Route à Hal Chase (un ami du groupe, anthropologue de son état) le 19 octobre 1948 : "Je suis en train d'écrire trois nouveaux romans et un grand essai sur Wolfe (pour mon propre plaisir)... Les trois nouveaux romans ont pour titre Docteur Sax (qui traite du Mythe américain tel que nous l'avons connu gamins [...]) et The Imbelice's Christmas [...] et enfin un roman picaresque situé en Amérique, Sur la Route, qui traite simplement du stop et des chagrins, des difficultés, des aventures, des efforts et du labeur dans tout ça (deux garçons qui vont en Californie, un pour retrouver sa nana, l'autre à la recherche d'un Hollywood doré ou d'une illusion de ce genre, et ayant à travailler dans des fêtes foraines, des cantines, des usines, des fermes, tout au long de la route, arrivant en Californie pour ne rien y trouver... et repartant dans l'autre sens.)"

J'y vois autant une modestie évidente face à son travail (gigantesque) qu'une mise en garde à ceux qui voudraient l'enfermer dans sa case de gourou.
Je vous propose pour finir de découvrir un document étonnant. On sait peu que les origines de Kerouac sont québécoises, et pourtant...
Dans Desolation Angels, il écrit : «Comment lui expliquer que si je m'en balance, de ce qu'il me dit, c'est parce que je suis un démocratico-cornoualo-bretono-aristo-américano-iroquo-canadien-français!»
Il s'agit, a priori, d'une première partie de ma "Vision de Kerouac", une suite viendra... Mais j'espère que ce premier billet vous a plu.
(Exceptionnellement pas de ritournelle aujourd'hui ;)
21:45 Publié dans Jack Kerouac | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note

































































